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LA VERTICALE DES II

Dernière mise à jour : 11 mai


La Verticale des II, Tarot Conver, Éditions Yves Reynaud

Puisque l'on sait, désormais, que le Tarot n'est autre que le Livre en image de la doctrine hermétique telle qu'elle s'était imposée à la Renaissance au sein de l'élite italienne, il est nécessaire de rappeler, pour comprendre le rôle que joue cette Verticale des II au sein du Tarot, ce que représentait la dualité aux yeux des philosophes alexandrins de l'Antiquité tardive, ceux en particulier qui ont écrit les grands textes hermétiques. Elle était, pour eux, l'expression même de toute Manifestation, celle-ci s'exprimant à la fois dans les oppositions et le conflit, mais aussi dans l'attrait érotique des contraires, et encore dans la nécessaire réunification issue de cet attrait.

La dualité accompagne dès lors le moment même où la divinité bascule de l'Unité divine originelle, à la fois invisible et indicible, vers la réalité visible et exprimable en mots. La première et fondamentale dualité qui sépare, éloigne, oppose, met en scène le face à face de la Lumière divine et des Ténèbres faites de matière humide, d'obscurité, de passivité, puis elle agit de toute la force du désir amoureux pour les réunifier.

Voici le tout début du Poimandrès, ce premier Traité du Corpus Hermeticum que Marsile Ficin avait mis entre les mains de l'élite de la Renaissance italienne, en traduisant en latin, un manuscrit grec longtemps oublié de l'Occident et qui avait suivi les érudits de Constantinople fuyant l'invasion musulmane. C'est Hermès qui parle :

« Je réfléchissais un jour sur les êtres ; ma pensée planait dans les hauteurs, et toutes mes sensations corporelles étaient engourdies comme dans le lourd sommeil qui suit la satiété, les excès ou la fatigue. Il me sembla qu'un être immense, sans limites déterminées, m'appelait par mon nom et me disait : ‘Que veux-tu entendre et voir, que peux-tu apprendre et connaître ?’ ‘Qui donc es-tu ?’, répondis-je. ‘Je suis, dit-il, Poimandrès (le pasteur de l'homme), l'Intelligence souveraine Je sais ce que tu désires, et partout je suis avec toi.’ -‘Je veux, répondis-je, être instruit sur les êtres, comprendre leur nature et connaître Dieu’. ‘Reçois dans ta pensée tout ce que tu veux savoir, me dit-il, je t'instruirai’./ A ces mots, il changea d'aspect, et aussitôt tout me fut découvert en un moment, et je vis un spectacle indéfinissable. Tout devenait une douce et agréable lumière qui charmait ma vue. Bientôt après descendirent des ténèbres effrayantes et horribles, de forme sinueuse ; il me sembla voir ces ténèbres se changer en je ne sais quelle nature humide et trouble, exhalant une fumée comme le feu et une sorte de bruit travers l'autre, et recevaient l'impulsion de la parole qu'on entendait sortir du fluide supérieur./ ‘As-tu compris, me dit Poimandrès, ce que signifie cette vision ?’ ‘Je vais l'apprendre’, répondis-je. ‘Cette lumière, dit-il c'est moi, l'Intelligence, ton Dieu, qui précède la nature humide sortie des ténèbres. La parole lumineuse (le Verbe) qui émane de l'Intelligence, c'est le fils de Dieu’. ‘Que veux-tu dire ? répliquai-je. – ‘Apprends-le ce qui en toi voit et entend est le Verbe, la parole du Seigneur ; l'Intelligence est le Dieu père. Ils ne sont pas séparés l'un de l'autre, car l'union est leur vie’. ‘Je te remercie’, répondis-je. ‘Comprends donc la lumière, dit-il, et connais-la.’ » Parole d'Hermès dans le Poimandrès, premier Traité du Corpus Hermeticum

On pourrait croire, à lire le Poimandrès, que son auteur s'est inspiré de la Genèse et de la description qu'elle fait du premier jour de la Création :

"AU COMMENCEMENT, Dieu créa le ciel et la terre. Et la terre était informe et vide, les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme et le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. / Dieu dit : « Que la lumière soit. » Et la lumière fut./ Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière des ténèbres./Dieu appela la lumière « jour », il appela les ténèbres « nuit ». Il y eut un soir, il y eut un matin :/ premier jour."

Dans les deux descriptions cosmogoniques, juive et hermétique, cependant, la posture divine est à l'opposée l'une de l'autre : pour le monde hébraïque, le divin est une entité transcendante, alors qu'il accouche du monde comme de sa propre essence dans l'hermétisme. Et même si, le milieu alexandrin où furent écrits les plus grands textes hermétiques parvenus jusqu'à nous, et en particulier le Corpus herméticum et l'Asclépios, abritait une importante communauté juive, l'hermétisme doit beaucoup moins à l'influence de cette dernière sur sa représentation du réel qu'à la métaphysique égyptienne qui, déjà, faisait naître le Deux de l'Un sans les éloigner l'un de l'autre.

Loin d'être un être transcendant et éloigné de sa création, comme l'est le Dieu des Hébreux et des gnostiques, la divinité égyptienne et hermétique n'est pas séparée de la Manifestation : c'est Elle-même qui ne peut Se Manifester qu'en acceptant de traverser la dualité. Ce qu'on apprend aussi, à lire le Poimandrès, c'est que si toute dualité est faite d'opposition, de contradictions et souvent de luttes, de guerres, de violences diverses et variées, elle est avant tout Désir. D'emblée, les Ténèbres appellent la Lumière et ce désir infini est créateur du Feu qui s'élève de la Terre vers le Ciel, témoignant de l'attraction érotique irrésistible qu'éprouve la Matière humide et les Ténèbres originelles pour la Lumière perdue. Dans l'hermétisme, l'aventure cosmique qu'est la Manifestation divine raconte l'aventure de désir et d'amour qu'éprouvent la Terre et le Ciel, l'un pour l'autre, qu'est la Manifestation. Et cette attraction est aussi celle qu'éprouvent les Éléments entre eux dans les multiples combinaisons qui forment le Monde. Le désir amoureux fait de la Création tout entière, une immense tension historique et érotique visant à reformer l'Unité originelle perdue.

La doctrine hermétique qui ne consiste en rien d'autre qu'en la révélation de cette aventure cosmique insiste aussi sur le rôle que doit jouer l'humanité, en tant que porteuse de conscience et d'intelligence, dans le dépassement de la dualité et l'harmonisation des contraires et leur transformation en complémentaires qui est le but ultime de la Manifestation.

Au sein du Tarot, la Verticale des II est le plus important théâtre où se joue l'aventure de la dualité au sein de l'humanité, mais aussi les fausses conjonctions que celle-ci suscite et qui sont issues de la tentation oedipienne. Car en la dualité s'inscrit de terribles impasses, mises en scène aussi bien par la mythologie que par le Tarot, et qui ne seront cependant réellement comprises qu'avec les révélations que firent la psychanalyse et surtout Jung.

I DES ATOUTS GENRÉS QUI, MANIFESTEMENT, S'OPPOSENT DEUX PAR DEUX AU SEIN DE CHAQUE GENRE

Alors que la Verticale des I met en scène la lente progression d'une individualité essentielle jusqu'à sa réalisation concrète et sa reliance au Ciel, la Verticale des II parle, conformément à son nombre, de la séparation, de la comparaison, de l'opposition, de la contradiction, mais aussi de la réconciliation, de la réunification, de la transformation des oppositions en couple de complémentaires qui résument l'historie cosmique de la Manifestation dans son émergence, ses souffrances et son long cheminement jusqu'au mariage cosmique entre le Ciel et la Terre

Le couple des femmes, au sein de la Verticale des II (Tarot Conver, Éditions Y. Reynaud)
  • La Dualité des genres dans la Verticale des II

La première expression de la dualité telle qu'elle s'est traduite dans l'humanité, c'est la séparation en deux genres. Il n'est dès lors pas étonnant que la Verticale des II soit la seule des cinq Verticales où se joue un équilibre parfait entre les deux genres.

On y voit, aux extrêmes, deux femmes et, au centre, deux hommes. Cette distribution ne fait que retrouver l'organisation holistique de l'ensemble du Tarot où quatre Couleurs sont en harmonies avec les quatre Mains du Tarot, les Couleurs féminines - les Deniers et les Coupes - tout de même que les Mains féminines - la première et la quatrième - encadrant les Couleurs et Mains masculines où sont en jeu les Bâtons et les Epées.

Mais ce qui saute aux yeux dans la Verticale des II, ce sont deux couples qui ne sont pas, dans un premier temps du moins, les expressions d'une réunion des deux genres, mais des couples de manifestations genrées à l'opposé les unes des autres. L'ÉTOILE et LA PAPESSE incarnent deux types opposés de femmes et LE PENDU et LE CHARIOT deux types d'hommes ayant, visiblement, des manières d'être directement contradictoires.

  • En chaque couple du même genre, deux membres s'opposent très exactement l'un à l'autre

Deux jeunes hommes à l'opposé l'un de l'autre (Tarot Conver, Éditions Reynaud)

Dans le couple femelle et aux deux extrêmes de la Verticale, on a une vieille femme et une femme jeune ; une femme couverte de tissus divers et variés et une femme nue ; une femme sans âge engloutie sous la pierre et l'urbanité culturelle et une jeune femme dans un paysage ouvert, naturel et cosmique ; une femme assise, immobile, méditative et une femme sur un genoux et qui agit en versant l'Eau du Ciel dans les eaux de la Terre...

Et une même opposition systématique relie les deux membres du couple central de nature mâle : un jeune homme royal, dynamique, en mouvement rapide d'un côté et un homme immobilisé dans une posture extrêmement inconfortable sinon humiliante, pieds et poings liés de l'autre ; un jeune homme en mouvement horizontal et un jeune homme découvrant la verticalité inversée ; un jeune homme à qui tout réussi et un jeune homme contraint à subir les pires oppositions et à cultiver la plus longue des patiences...

  • La dualité intérieure, de grands exemples mythiques ou religieux

Les deux visages tarologiques d'Isis et de la Vierge Marie

Très clairement, cette PAPESSE qui se terre sous la Terre et qui est ensevelie dans les voiles et vêtements les plus occultants semble à l'opposé de la jeune, belle, et libre jeune femme que représente L'ÉTOILE. Mais l'une et l'autre sont d'excellentes représentantes de la même Mère divine, que ce soit au sein des mythologies antiques ou dans la doctrine catholique qui est le seul monothéisme a avoir accepté l'intégration du Féminin sacré, du moins en quelques-uns de ses aspects.

On peut en effet reconnaître dans cette femme voilée que représente LA PAPESSE, Isis, la magicienne, telle qu'elle est vue par exemple par le Lucius d'Apulé et couverte d'un manteau à la noirceur "resplendissante d'un sombre éclat". Mais on reconnaît aussi en elle, la jeune Isis qu'incarne aussi L'ÉTOILE, elle qui est accompagnée de l'oiseau noir - le rapace est l'une des formes d'Isis -, et qui, dans l'arétalogie découverte à Cymé en Éolide, est en lien avec l'étoile du Chien, Sirius, quand, dans d'autres références, elle est clairement en relation avec la constellation d'Orion.

Notre Dame de Guadalupe

Comment ne pas voir, aussi, dans le couple PAPESSE-ÉTOILE le double visage aussi de la Vierge Marie qui est à la fois la Mère divine dont la symbolique onirique a assimilé le fait qu'elle n'a aucune limite dans la manifestation positive de la tendresse maternelle qu'elle incarne, puisque dans le couple qu'elle forme avec l'enfant Jésus, ce dernier ne connaît ni la rivalité d'avec des frères et soeurs, ni celle, oedipienne, d'avec le père. La Vierge est aussi, par excellence, la Mère divine voilée, elle qui, dans l'Apparition à Guadalupe, porte sur ses épaules, rien de moins qu'un manteau céleste, ce qui, là encore, marque la proximité, tant avec LA PAPESSE, qu'avec L'ÉTOILE dont on peut considérer que le corps nu est en réalité tout enveloppé par le grand tissu céleste étoilé. L'ÉTOILE fait aussi référence à l'éternelle jeune fille Vierge à la Rose ainsi que la Servante de tous, qui est l'un des plus important visages de la Vierge Marie.

Le Christ souffrant l'insupportable dans le Rétable d'Issenheim
Le Christ triomphant, Rétable d'Issenheim

Et comment ne pas reconnaître, en parallèle, la double Face du Christ dans le Couple tarologique que représentent le couple formé par LE CHARIOT et LE PENDU ? Le Christ en souffrance, subissant les pires humiliations et la torture, prenant sur lui tous les péchés du monde, supportant l'insupportable, est représenté par LE PENDU, tandis que le Christ triomphant non seulement de toute force terrestre, du malheur que fut son Calvaire, mais aussi et surtout du mal, des forces sombres de l'existence et surtout de la mort, diffusant d'autre part son enseignement partout dans le monde, et fondant la religion la plus communément partagée, représente un magnifique CHARIOT.

II LES IMPASSES DE L'ACCOUPLAGE ERRONÉ PARCE QU'OEDIPIEN

  • La véritable conjonction et les impasses que représentent les accouplages oedipiens

Puisque nous avons, au fond, dans cette Verticale des II, deux personnages au double visage, avec d'un côté une femme à la fois sans âge et toujours jeune, nue et enveloppée du Ciel cosmique ou de la Toile du destin, possédant le savoir venu d'une sagesse immémoriale et une fraicheur inaltérable, et de l'autre, un jeune homme à la fois triomphant et persécuté, conquérant et victime offerte, ne pourrait-on voir là le couple qui permettra la réunion des contraires et le dépassement des opposés par l'émergence d'une complémentarité salvatrice ?

Cette Union mystique est l'objet de tous les soins de l'hermétisme, et tout particulièrement dans sa plus importante branche opérative, l'alchimie. Et bien sûr, elle aura sa place dans le Tarot, non seulement parce qu'après L'ÉTOILE vient LA LUNE et LE SOLEIL, puis l'Union mystique du JUGEMENT entre la mère divine, la Terre, et le père divin, le Ciel. Mais, dans cette Verticale des II, c'est la dualité qui fortement domine, et le type d'accouplage qui en découle représente une série d'impasses de nature oedipienne. Les êtres humains doivent renoncer à trouver en leur mère, ou en leur soeur, l'âme soeur, leur complémentaire. Ils doivent renoncer aux anciennes et originelles affections pour s'ouvrir à la véritable conjonction qui est l'une des plus importantes aventures humaines, car en elle se joue ni plus ni moins que le mariage sacré, de nature hiérogamique.

La Verticale du II ne se contente pas d'illustrer la dualité par la contradiction et l'opposition que celle-ci prenne place entre deux personnages que tout oppose, ou qu'elle s'inscrive dans l'intimité de l'individualité divisée en des manières d'êtres contradictoires. Elle met aussi en scène les échecs de la rencontre avec l'altérité, et les impasses que représentent certains accouplages, quand les membres d'une même famille restent dans une telle fascination l'un pour l'autre, qu'ils n'ont plus les moyens de sortir d'une relation malsaine, de type incestueuse ou plus souvent incestuelle.

Au sein de la Verticale des II, sont en jeu les relations de la mère absolutisée à ses enfants, la mère sans époux ou dont l'époux est trop absent, trop faible, trop défaillant, une mère apparemment terriblement dévouée et en réalité à la nature araignée si bien que les enfants ne parviennent plus à s'émanciper et à engager de nouvelles intimités affectives à l'extérieur de la famille. Mais on peut aussi trouver, dans la relation de L'ÉTOILE avec LE PENDU ou LE CHARIOT, l'impasse que représente le couple frère-soeur quand ce dernier s'affirme aux dépends de toute nouvelle relation.

  • L'impasse que représentent les noces mythique de la Mère et du Fils

Les Noces mythiques de la Mère et du Fils (Tarot Conver, Éditions Y. Reynaud)

Ceux qui ont lu la présentation de LA PAPESSE, ou celle du CHARIOT savent que ce que Jung désigne sous les termes de "Noces mythique de la Mère et du Fils" s'inscrit dans la Verticale des II, LA PAPESSE et L'ÉTOILE incarnant les deux visages de la mère, à la fois jeune et vieille, éternellement vierge et tout autant sage et puissante, tandis que LE CHARIOT et LE PENDU incarnent le double visage de l'époux-enfant que représente fils éternel, voué par l'emprise qu'exerce sa mère sur lui, à n'être qu'un fils, incapable dès lors de devenir un homme pleinement engagé sur le chemin de sa propre virilité. LE CHARIOT incarne l'aspect glorieux et triomphant du fils soutenu par une mère intensément dévouée, tandis que LE PENDU révèle le coût que de telles noces infligent en réalité au Fils. L'Atout XII est en effet l'un des visages les plus marquants, au sein de la symbolique humaine, du Fils sacrifié. La mère LA PAPESSE-L'ÉTOILE est cette femme jeune et vieille, à la fois Déméter et de Perséphone qui est la compagne du Fils éternel. En incarnant pour son fils, la totalité des visages de l'Anima, la mère est non seulement la femme mûre que représente LA PAPESSE, mais aussi la soeur, la bien-aimé, la divinité céleste, que représente L'Étoile car, comme l'affirme Jung, " les propriétés numineuses qui rendent l’imago de la mère si influente et si dangereuse provient de l’archétype collectif de l’anima qui s’incarne en tout enfant mâle". Réciproquement, le Visage du Chariot se double de celui, impuissant, sacrifié, immobilisé et fondamentalement passif du Pendu.

Ce Couple divin que représente, au sein de la Verticale des II, LA PAPESSE-L'ÉTOILE d'un côté et LE CHARIOT-LE PENDU de l'autre, fait vivre, à tous les hommes qui s'y trouvent enfermés, et encore pour citer L'Aïon de Jung, "un état de plénitude indescriptible, avec lequel naturellement ne peuvent, et de loin, rivaliser les imperfections de la vie réelle, les efforts et les fatigues de l''adaptation, ainsi que la souffrance des multiples déceptions devant la réalité et ne peuvent qu'à très grand prix échapper au destin fallacieux dans lequel ils sont enfermés." À lire ces paroles de Jung, nous comprenons que la dualité est aussi celle du type de relation que l'être humain peut vivre, s'il reste enfermé dans le couple Mère-fils : la vie fantasmatique du couple qui se glisse dans des personnages mythiques remplace la vie réelle, toujours jugée décevante en comparaison.

Léonardo di Caprio, l'un des plus attachant Fils éternel de notre temps

Ce Couple mythique ne cesse d'être réactivé, parmi les nombreux destins de la vie humaine comme en témoignent les représentants bien connu de ce Fils éternel qu'on voit parmi les stars et dont les médiats diffusent la vie et les images. Ils vivent un destin souvent glorieux, celui du "jeune premier", tout en ne cessant, affirme Jung, de s'étioler intérieurement, chacun éprouvant "une nostalgie infinie envers la vie et le monde", et se révélant cependant incapable de se lancer dans une réalité qui, sans les adoucissements que ne cesse d'en opérer une mère trop présente, se révèle à leurs yeux toujours décevante, revêche, et qui exigerait, pour être appréciée et fermement vécue, une " virilité de l'homme, son ardeur, et avant tout sa détermination", ce que précisément rend impossible cette fidélité inexpugnable du fils à sa mère. Enfermé dans les Noces mythiques de la Mère et du fils, le jeune homme ne peut renoncer à ce qui, pourtant, lui coûte sa propre émancipation : "il espère être capté, absorbé, enveloppé et englouti", nous dit Jung, "il cherche en quelque sorte le cercle magique de la mère, protecteur et nourricier". Il n'a pas quitté, au fond, l'état de nourrisson allégé de tout souci, dans lequel le monde qui l’entoure vient à lui et va jusqu’à lui imposer son bonheur". "Rien d’étonnant, par suite, conclut Jung, si le monde réel s’évanouit loin de lui ."

Jésus de Nazareth selon le Linceul de Turin

Parmi les plus célèbres de ces fils éternels, à la fois triomphants et sacrifiés, il faut compter le dieu Ouranos qui épousa sa mère Gaïa et fut castré par son fils Cronos qui lui-même a fini par vivre un destin similaire, mais aussi le personnage d'Oedipe de la trilogie de Sophocle et surtout le Christ, ce Fils éternel, à la vie offerte en rémission des péchés, dont la mère fut à la fois Vierge et Mère divine, réunissant en elle, comme probablement jamais auparavant, le double visage de LA PAPESSE et de L'ÉTOILE. Et cela n'est pas sans nous interpeller profondément : quel type de monde peut bien sortir de la relation magnifiée de la Mère divine et du Fils éternel ? Une telle glorification des noces mythiques de la Mère divine et du Fils éternel n'est-elle pas autre chose qu'une production onirique lointaine d'un patriarcat où le Père a pris une telle puissance qu'il ne pouvait plus que s'éloigner dans un Ciel toujours plus transcendant, laissant le monde au couple Mère Fils qui est pourtant une impasse manifeste ?

  • Les Noces mythiques du Frère et de la Soeur

Les Noces mythiques entre frère et soeur, Osiris et Isis.

Il n'y a pas que les Noces mythiques entre la Mère et le fils que représente la Verticale des II, au sein des Atouts du Tarot. L'ÉTOILE dans sa relation au CHARIOT, le frère triomphant, ou au PENDU, le frère sacrifié, incarne la Soeur-épouse qui est, aussi, un personnage récurrent au sein de toutes les mythologies polythéistes, même s'il a disparu des mythologies monothéistes où la relation de la Mère divine et du Fils éternel a pris toute la place.

Au sein de la mythologie grecque, Zeus est l'époux de sa soeur Rhéa, mais le couple de frère et soeur époux le plus célèbre et le plus fascinant est sans doute celui d'Osiris et d'Isis. Si Isis incarne incontestablement, à la fois LA PAPESSE, en tant que femme rusée et magicienne, guérisseuse, maîtresse d'un savoir immémorial, et Mère d'Horus, L'ÉTOILE incarne la figure spécifique de la Soeur divine, dans une relation à un Osiris qui est à la fois LE PENDU, en tant que victime impuissante des méfaits de son frère Seth, lui qui fut tué et dépecé, et LE CHARIOT en tant que renaissant et roi à la fois du monde souterrain des Enfers égyptiens, et du monde céleste dans son identification au Soleil-Râ.

La conjonction hiérogamique entre la Lune et le Soleil dans le Mutus Liber

Ces noces mythiques du Frère et de la Soeur ne sont pas à confondre avec les noces alchimiques (ou chymiques) qui correspondent, dans le Tarot, à l'union de LA LUNE et du SOLEIL, ou encore à celle des Atouts en complémentarité. Les Atouts de la Verticale des II ne sont pas destinés à une union équilibrée mais assument plutôt d'incarner le risque profond que représente la captation incestuelle de l'énergie érotique par les membres de la même famille. Cette captation représente un risque majeur qui n'est au demeurant pas entièrement clôturé par la complémentarité des sexes qu'on trouve dans les Noces mythiques de la Mère et du Fils ou encore dans celles du Frère et de la Soeur. Il y a aussi une fascination Mère-fille dont le mythe de Déméter et de Perséphone est l'illustration et qui se lit dans la relation entre LA PAPESSE et L'ÉTOILE.

  • La fascination Mère-Fille et l'essentiel mythe de Déméter et de Perséphone

“Demeter rejoiced, for her daughter was by her side” by Walter Crane

Au sein de cette Verticale où sont en jeu les impasses de l'amour du fait d'un lien affectif trop fort entre les membres de la même famille, une relation intense peut se nouer entre mère et fille à tel point que la fille est vouée à rester vierge et ne peut accomplir son propre destin de mère, ce que met en scène le Tarot en plaçant LA PAPESSE et L'ÉTOILE .

Cette trop intense relation mère-fille a été mise en scène, remarquablement, par la mythologie grecque dans le mythe de Déméter et de Perséphone, fondement de la religion à Mystère qui avait ses temples et son culte à Éleusis. Déméter est considérée par les Grecs comme l'une des expressions religieuses les plus importantes de la Mère divine ; c'est la déesse de la Nature et des moissons. Elle est la fille du Roi-Titan Cronos, et a conçu un enfant avec son frère Zeus. Cette enfant qui deviendra Perséphone, se nomme d'abord Koré, au sens propre "la fille", "la jeune vierge". Koré est la déesse du printemps. L'amour qui se tisse entre Déméter et Korê est tellement intense qu'il inquiète Zeus car il enferme chacune dans un seul rôle : Déméter est la mère, et Koré est l'éternelle jeune Vierge.

Enlèvement de Proserpine par P. Rubens

Mais un Dieu particulièrement sombre va bousculer profondément la relation close sur elle-même qui lie Déméter et Koré. Il s'agit de l'oncle de Koré, le dieu Hadès, dieu des Enfers et accessoirement frère de Déméter. Les versions divergent, ensuite. Selon certaines, c'est Zeus qui conseille à son frère Hadès d'enlever Koré puisqu'il en est amoureux, le mythe mettant alors en scène l'alliance patriarcale scellée par l'échange de femmes dont le célèbre anthropologue Claude Lévi-Strauss a fait la description dans Les Structures élementaires de la parenté. Pour d'autres, c'est Hadès lui-même qui enlève Perséphone, à un moment où, fascinée par un très beau narcisse, lors d'une cueillette collective avec les Océanides, Athéna et Artémis, la belle Koré ne peut se défendre et est emmenée de force aux Enfers.

Perséphone mangeant la grenade, D. G. Rossetti.

Déméter et Koré, séparées l'une de l'autre, entrent alors dans un désespoir tel que Zeus oblige Hadès à rendre à Démeter son enfant fille. Mais, sur le chemin du retour, la belle Koré, se laisse tenter par le fruit du grenadier. Elle mange une grenade, fruit réputé pour être la nourriture des morts. De ce fait, son destin se retrouve scellé. Elle doit devenir Perséphone, et retourne aux Enfers, la grenade devenant le double symbole de la renaissance et de l'union matrimoniale indissoluble.

Mais Déméter entre alors dans un désespoir encore plus grand et refuse d'exercer son pouvoir sur la nature. L'humanité est menacée de famine, les moissons ne se faisant plus. Zeus intervient alors encore une fois, pour sortir le trio de cette impasse : Perséphone reviendra la moitié de l'année auprès de sa mère, et à l'automne et en hiver elle retournera aux Enfers auprès de son terrible époux, le mythe de Démeter et de Perséphone mettant alors en scène le cycle des saisons, Perséphone devenant aussi la représentante d'une double connaissance, celle du monde visible et du monde invisible.

Dans ce mythe, si le dieu Hadès enlève Koré devenu alors Perséphone et détend le lien étroit qui régnait entre la mère et sa fille et permet alors à Perséphone de connaître une vie de femme accomplie sur le plan affectif, amante, épouse et mère, le lien entre Déméter et Perséphone reste puissant. Même après son retour aux Enfers, Perséphone revient chaque année auprès de sa mère, laissant le domaine de son époux pour celui de sa mère, le mythe représentant alors une sorte de triangle relationnel qui est aussi l'une des grandes difficultés de l'aventure humaine, l'épouse, l'époux et la belle-mère. Mais bien des Perséphones du monde réel ne pourront même pas aller jusqu'à cette triangulation, et vouée à contenter la mère, leur destin n'est en rien meilleur à celui du Fils éternel. C'est un destin du sacrifice, et l'ombre du PENDU plane autant sur L'ÉTOILE que sur LE CHARIOT.

III LES SIGNES DE LA DUALITÉ DANS CHAQUE ATOUT ET LA PROGRESSION DE LA VERTICALE VERS LA RÉCONCILIATION DES CONTRAIRES

  • LA PAPESSE et la Croix de l'opposition

La dualité croisée dans LA PAPESSE (Tarot Conver, Éditions Y. Reynaud)

La dualité au sein de cette Verticale du II ne se contente pas de se mettre en scène par la notion de couple genrés et par l'opposition des manières d'être au sein de chaque couple, chaque Atout manifeste, en réalité, cette dualité par des caractéristiques très visibles.

Dans LA PAPESSE, ce sont les deux rubans qui se croisent sur son torse et ce croisement manifeste le fait que toute dualité n'est jamais simple, mais conduit nécessairement à des renversements de situation ou d'essence, invitant dès lors les authentiques tarologues à voir chaque Atout de la Verticale comme pouvant prendre la posture de son opposé. Ainsi, nous sommes en droit de soupçonner, que L'ÉTOILE pourrait bien prendre la place de LA PAPESSE et vice-versa, tout comme LE CHARIOT pourrait être un PENDU et vice-versa, ce renversement annonçant cependant le dépassement de la dualité qu'incarne seulement L'ÉTOILE.

  • LE CHARIOT et ses chevaux aux forces opposées

La dualité dans LE CHARIOT (Tarot Conver, Éditions Y. Reynaud)

La dualité dans LE CHARIOT saute aux yeux car elle investit tous les symboles de l'image : deux chevaux tournés chacun d'un côté opposé à l'autre, deux roues, deux épaulettes, et le cadre du char par couples de poteaux à droite et à gauche.

Même si les chevaux regardent dans la même direction, celui de gauche incarne la puissance du passé ainsi que celle de l'introspection, tandis que le cheval de droite représente la force de l'avenir et de l'action, et c'est ce dernier qui est manifestement, plus puissant, et tire de toutes ses forces pour emmener LE CHARIOT vers un destin qui ne sera pas l'expression d'un enfermement destinal dans le cadre des habitudes acquises. Ce cheval de droite représente le véritable espoir du CHARIOT qui est un jeune homme qui peut se libérer de l'emprise qu'exerce sur lui sa mère, LA PAPESSE, pour peu qu'il s'allie à son Atout complémentaire, TEMPÉRANCE.

Une dualité où le Ciel et la Terre prennent place par un horizontal bouché (Tarot Conver, Édition Yves Reynaud)
  • LE PENDU et la résilience qui transforme la perspective

Dans LE PENDU, nous avons toutes les formes les plus importantes de la dualité. Elle se manifeste aussi bien entre la droite et la gauche que représentent les deux arbres inversés, qu'entre le haut et le bas et qu'on voit en jeu dans l'inversion de la posture du PENDU et celle des arbres dont le feuillage est en bas.

Parce que les arbres ont toutes leurs branches coupées, à gauche comme à droite, et de chaque côté du tronc, il est clair que LE PENDU met en scène l'impossibilité de se tourner vers quelque direction que ce soit sur le plan horizontal. LE PENDU est en outre, pied gauche et poings liés. Seule sa jambe droite est libre, mais elle se plie, dans une sorte d'agenouillement qui semble absurde, prenant appui sur l'air et non sur la terre.

LE PENDU appartient à la troisième Main du Tarot où se jouent les grandes épreuves de la vie humaine et les grandes formes de résilience qui en sont issues. Cette transformation de la nature intérieure profonde du PENDU se voit dans son visage qui reste serein alors même qu'il fait l'expérience de la plus profonde impuissance sur le plan horizontal.

Chez lui, la dualité naît en partie du choc que représente cette image d'un homme vivant l'une des pires des épreuves possibles et qui, cependant, prend patience dans la plus grande détente.

Ce faisant, le PENDU apprend à renverser les perspectives, à voir les choses autrement, et à valoriser la vie intérieure et le lien au divin, plutôt que les accomplissements extérieurs et matérialistes où se complait LE CHARIOT. Avec lui le coeur s'ouvre au Ciel et l'expérience est authentique, même si elle naît de l'impuissance sur le plan matériel et horizontal de la vie.

  • L'ÉTOILE et la réconciliation des contraires

Pour comprendre le sens de ce genou droit plié qu'on voit dans LE PENDU, il faut le mettre en relation avec la posture de L'ÉTOILE. Elle aussi a le genou droit plié. Le genou gauche est plus haut que le genou droit qui repose étrangement sur un sol aqueux où la jeune femme nue se tient. Pour ceux qui s'étonnent de voir L'ÉTOILE à genoux sur l'eau de la Terre, notons qu'il ne s'agit pas là d'une fantaisie venant du cartier Yves Reynaud, car le Tarot artisanal a la même interprétation des couleurs du Tarot Conver originel, conservé à la Bibliothèque Nationale et qu'on peut aisément consulter. Plier le genoux droit, c'est symboliquement soumettre sa volonté personnelle à la Volonté céleste et on comprend que l'épreuve du PENDU représente un moment essentiel de ce lâcher-prise de celui qui a emprunté la voie de l'hermétisme.

Dans L'ÉTOILE, la dualité qui organise la symbolique essentielle de cette Verticale des II qu'elle termine prend la forme de la réconciliation. Les deux vasques, en effet, versent l'Eau du Ciel dans les eaux de la Terre, et le chant des étoiles imprègne le paysage terrestre. C'est ce que symbolise aussi l'oiseau : il est l'être terrestre qui a accès au Ciel symbolique, c'est-à-dire à l'esprit divin. La dualité ne disparaît pas, comme le montre le fait que L'ÉTOILE a bien deux vasques en main, mais elle n'est plus une expression de la contradiction. Quelque chose du mariage entre la Terre et le Ciel est désormais en passe d'être acquis. L'humanité bleue est en train de naître. Si L'ÉTOILE n'est pas encore cette humanité bleue à la chair céleste qu'on verra dans l'Atout XX, elle représente pourtant déjà les initiés qui ensemencent la Terre des émanations du Ciel. Ces initiés, les grandes âmes de l'humanité, qu'elles soient connues ou inconnues, et parmi les quels se trouvent Socrate, Jésus de Nazareth, les nombreux saints de l'Église, Bouddha, etc. oeuvrent à la transformation de la psyché collective pour mener jusqu'au destin final de l'histoire cosmique au-delà des religions historiques et qui est annoncée par l'hermétisme, quand l'humanité tout entière deviendra la grande contemplatrice du divin.












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Remerciements

Tous mes remerciements à Yves Reynaud pour son autorisation à l'usage de son Tarot Convers en illustration de l'Organisation holistique du Tarot de Marseille. 

https://www.tarot-de-marseille-heritage.com/catalogue_conver1760.html

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